Ce que révèle la crise d’Air France

Après l’échec des négociations avec les pilotes, le conseil d’administration d’Air France-KLM a décidé de lancer un plan de réduction d’effectifs. Pour Pascal Perri, les mois à venir vont être déterminants pour l’avenir de l’aérien français.

Les pilotes d‘Air France ont finalement refusé l’accord social que leur proposait l’entreprise: augmenter leur temps de travail pour réduire l’écart de productivité avec la concurrence, à salaire égal mais sans aucune suppression d’emploi. L’appel à la grève lancé par trois syndicats (qui ne sont pas des syndicats de pilotes) entend attirer l’attention sur les risques sociaux qui menacent maintenant très directement Air France. L’avenir de la compagnie se joue en ce moment même et se résume ainsi: Air France restera t-elle une compagnie mondiale? Le «syndrome Alitalia», celui du flétrissement est crédible. Il faudrait pourtant l’éviter au nom des menaces sociales qu’il porte, d’autant le contexte est favorable. Le nombre de passagers transportés dans le monde devrait doubler au cours des 10 prochaines années et atteindre 7 milliards de passagers par an contre 3,5 aujourd’hui. L’Asie portera l’essentiel de cette croissance, mais pas seulement. Paris et la France sont des territoires touristiques et l’Europe est le premier marché de consommateurs mondial. L’Afrique décolle enfin. La compagnie Air France devrait avoir son avenir devant elle. Quand le marché est en croissance constante, comment peut-on expliquer les contre-performances?

Air France a investi 600 millions d’euros dans la rénovation de sa classe affaires. L’enjeu était de remonter en gamme dans un univers très concurrentiel, en particulier sur le long courrier entre les grandes régions économiques du monde. La compagnie française s’était laissée distancer par ses concurrents européens et surtout par les compagnies du Golfe et d’Asie, moins chères et plus confortables. Les nouvelles routes commerciales passent par Dubaï et Doha. Air France a contre-attaqué sur le terrain du confort et du service mais le retard accumulé se paye au prix fort. Reconquérir des clients coûte plus cher qu’entretenir ceux qu’on a sous la main.

« Pour garder son statut, Air France doit maintenir ses parts de marché sur le court courrier mais c’est précisément sur cette partie du marché que la compagnie est structurellement déficitaire. »

Le vrai danger se situe sur le terrain européen. C’est là que se joue une partie décisive. Pour les vols de moins de 2 heures, les passagers considèrent que seules la sécurité et la ponctualité comptent. Ils sont peu sensibles au marketing des transporteurs historiques et ils plébiscitent les compagnies low cost. La valeur perçue d’un déplacement court ne justifie pas un prix élevé, ni pour un particulier ni pour une entreprise. Cette tendance va encore s’accélérer. Easy jet affirme que sur ses lignes entre les grandes villes européennes, 25 % des clients sont des hommes d’affaires. Pour garder son statut, Air France doit maintenir ses parts de marché sur le court courrier mais c’est précisément sur cette partie du marché que la compagnie est structurellement déficitaire. La faute à des temps de rotation trop longs, à la productivité des machines et des équipages encore trop faible, à des couts de main d’œuvre très supérieurs à ceux des concurrents. Air France dépense au moins deux fois plus pour un siège/passager sur 1 kilomètre que les low cost. Et dans ces coûts de production hors marché, les coûts de personnel sont écrasants pour une activité qui a depuis bien longtemps cessé d’être une activité de luxe. Les coûts d’escale sont exorbitants et les pilotes qui représentent 8 % du personnel coûtent 25 % de la masse salariale de l’entreprise. Leurs collègues du syndicat des pilotes de KLM (VNV) leur ont d’ailleurs demandé de «bouger pour aller de l’avant».

Car le second danger qui pèse sur Air France est aujourd’hui celui d’un divorce avec sa partenaire KLM. Les syndicalistes néerlandais sont estomaqués par le conservatisme de leurs confrères français. Ils mesurent le danger qui pèse sur le groupe et pas seulement sur les navigants. Dans un univers très concurrentiel l’arme de la grève est à double tranchant. A chaque appel de grève et à plus forte raison à chaque journée de grève correspond un exode massif des clients vers d’autres offres. La grève ne règlera pas le problème endémique des pertes d’exploitation d’Air France.

Une fois encore, dans un secteur en forte croissance, la mauvaise santé économique ne s’explique que par ses propres carences. Air France aurait tous les atouts pour réussir. L’entreprise porte dans son nom une identité de marque puissante. Avec la Navette, elle a acquis un savoir faire indéniable sur le court courrier. Les six mois qui viennent seront décisifs notamment en vue de lever des capitaux pour financer la croissance de l’entreprise. La communauté financière scrute le ciel français à la loupe. Elle arbitrera entre le scénario de la croissance et celui de l’attrition.

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