Apple et ses 205 milliards de trésorerie : l’Europe, future colonie commerciale des géants du net ?

Alors qu’Apple dispose de 205 milliards de trésorerie, Pascal Perri analyse le pouvoir croissant des multinationales américaines dans l’économie mondiale et leur aptitude à s’affranchir des lois fiscales.

 

 

Porté par l’iPhone et la Chine, Apple dispose désormais de 205 milliards de dollars de trésorerie, soit l’équivalent du PIB du Portugal. Qu’est ce que cela vous inspire? Jusqu’où peut aller Apple?

D’abord quelques mots sur le formidable succès de cette entreprise. Apple a réussi à s’approprier une partie des codes du luxe. Or, dans le secteur du luxe, l’écart entre le coût de production et le prix de vente est radical. Apple ne vous vend plus un téléphone mais un terminal numérique. C’est une entreprise tournée vers la recherche mais il y a aussi beaucoup de valeurs immatérielles dans un IPhone d’Apple. De l’esthétique, un certain statut social, un mode de comportement. C’est entre autre ce qui explique les performances commerciales de l’entreprise. Apple a joué à fond la différenciation par rapport à ses autres concurrents. Et ça marche! Le problème qui se pose maintenant à Apple est double: poursuivre la course à l’innovation pour créer de nouvelles occasions de consommation. Dans ce domaine la dernière version de l’IPhone 6 a pu décevoir les fans de la marque. La plus value est marginale. En second lieu, comme toutes les entreprises du marché, Apple est confrontée aux contraintes de la macro économie. Le progrès technique va souvent plus vite que l’évolution du pouvoir d’achat des ménages. Apple compte beaucoup sur les nouveaux marchés. La Chine est désormais son deuxième marché après les Etats-Unis. Si la Chine venait à ralentir ce que constatent les économistes, Apple en subirait les conséquences. Toutefois, le groupe de Cupertino a des problèmes de riche. Avec une trésorerie de plus de 200 milliards de dollars, Apple dispose d’une capacité d’investissement colossale et d’une visibilité économique de long terme.

Les multinationales telles que la firme à la pomme ou Google vont-elles supplanter les Etats?

Supplanter non car les entreprises n’ont pas l’ambition de remplacer les Etats, mais si on pose le problème en terme de puissance, oui, Apple et Google sont plus puissants que de nombreux Etats. Jusqu’à ce jour, les GAFA (Google, Amazon Facebook, Apple) sont parvenus à contourner la fiscalité. Si on admet que la fiscalité est un élément clé de la souveraineté étatique, on peut affirmer que ces entreprises se jouent des États. Elles passent à travers les mailles du filet. Elles vont loger leurs bénéfices dans des paradis fiscaux ou dans des pays accueillants pour leurs immenses fortunes. Votre question présente un autre aspect. Si on mesure l’influence de ces entreprises et celle des Etats, on observe que Google et Facebook sont devenus des médias et des médias sans contrôle. Dans une société politique désenchantée comme la notre, les écrans issus des nouvelles technologies jouent un rôle de pourvoyeur d’information et de relais d’opinion. Les jeunes générations, ceux qu’on appelle la génération Z (nés après 1995) sont dépendants du numérique. Et les premières fonctions de leurs outils de communication sont le surf sur Internet et l’échange. Il y a un monde numérique parallèle au monde réel et il tend à coloniser progressivement le monde réel.

Est-on en train d’assister sans le savoir à un changement de monde?

Le monde a déjà changé mais on ne le voit pas encore très clairement. Grâce aux outils de Apple ou Google, grâce à Facebook, des milliards de milliards de données sont stockées sur nos habitudes de vie et de consommation.

Le monde a déjà changé mais on ne le voit pas encore très clairement. Grâce aux outils de Apple ou Google, grâce à Facebook, des milliards de milliards de données sont stockées sur nos habitudes de vie et de consommation. Ces entreprises ont favorisé un modèle très intrusif qui non seulement recueille des données en masse mais permet aussi de leur donner un sens individualisé. La société de l’information et des écrans est incontestablement un nouveau paradigme. La montre Apple interconnectée aux autres écrans de la marque peut très vite devenir un mouchard. On peut y intégrer un logiciel qui dira en temps réel comment évolue votre état de santé. Cette montre et toutes les autres sur le même principe mesureront non seulement le volume de votre exercice physique quotidien, ce qui est déjà le cas mais aussi quel est votre rythme cardiaque, votre taux de glycémie ou de triglycérides. Vous imaginez le caractère stratégique de ces informations pour votre assureur ou votre banquier? On passe ici du préventif au prédictif! C’est un changement radical. Le numérique est un risque mais aussi potentiellement une chance: les outils que développent notamment Google et Apple vont permettre de réduire notre consommation d’énergie. Ils sont le coeur de la maison et de la voiture intelligente. Je suis convaincu que ce sont des armes redoutables pour réduire par exemple les émissions de gaz à effet de serre. Le monde change, il peut changer encore plus, en bien ou en mal.

Jamais dans l’histoire, une entreprise n’a gagné autant d’argent: 50 milliards de dollars de bénéfice net. Ces bénéfices exceptionnels peuvent-ils faire l’objet d’une taxation exceptionnelle?

Ces entreprises ont moins de 30 ans. Elles sont jeunes, agiles, intelligentes. Elles reposent sur des intuitions géniales. Elles ont réussi en un temps record à créer des emplois et des richesses et à susciter la confiance de la communauté des investisseurs. Pourquoi faudrait-il surtaxer le succès? Les Etats seraient plus avisés de leur faire payer le minimum qu’elles devraient payer. De là à les pénaliser parce qu’elles sont performantes, il y a un pas.

Alors que la plupart des Etats occidentaux traversent une crise de la dette, doivent-ils totalement repenser leur fiscalité?

Oui, il faut rapidement écrire le droit de l’économie numérique. Il faut le faire en oubliant notre réflexe très français de la «taxomania». La solution est d’ailleurs plutôt à l’échelon européen. L’acte de commerce numérique pose de nombreuses questions de droit. Dans des secteurs comme le commerce en ligne, les voyages, le tourisme, l’assurance, les Pure Player de l’Internet ont un avantage fiscal et social. Si les Etats ne trouvent pas rapidement une solution, ils courent le risque de soutenir une situation de concurrence déloyale entre ceux qui sont assujettis à la fiscalité et les autres…L’Europe peut devenir une colonie commerciale des géants de l’Internet.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s